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16 janvier 2014 4 16 /01 /janvier /2014 11:56

Le philosophe analyse quelques insuffisances récurrentes du pouvoir de Yaoundé et de ses hommes. Édifiant, dans la perspective du remaniement ministériel escompté.
hubert-mono-djana.jpgPlusieurs analystes ont depuis le 3 décembre 2013, tenté soit de valider, soit de relativiser l’état d’esprit apparent du président Paul Biya lors de son message de vœux à la Nation. Partagez-vous les termes de «déception », «agacement » ou même «colère » qui ont été utilisés et là ?

Je ne saisis pas bien la question, car il faut savoir si déception, agacement ou colère sont imputables à ceux qui écoutaient le discours, ou à celui qui proférait ce discours. Les deux acceptions sont tout à
fait possibles, de toutes les façons. Il est fort aisé de comprendre que l’auditoire puisse ressentir tous ces états à force d’entendre le même diagnostic, invariant, d’année en année. Ce sentiment peut
également être reporté à la personne même des fauteurs l’inertie et de stagnation, à cause de leur incapacité à comprendre la dynamique de la stratégie voulue et maintes fois impulsée par l’illustre créateur du renouveau. Parfois, ce dernier lui-même peut faire l’objet du ressentiment généralement éprouvé, en raison du caractère répétitif des mêmes reproches au même type d’individus qui ne veulent rien comprendre. C’est comme un maître dont la salle de classe se trouve à proximité de la direction de l’école, et qui profère les mêmes menaces devant des élèves récalcitrants, espérant que la direction finira par apprécier son ton à la fois sévère et sentencieux. Dans tous ces sens, vous avez raison : Agacement, colère, déception et rage impuissante ont flotté sur le ciel camerounais en cette nuit du 31 décembre 2013.


Ces dernières années, le propos du président s’est attardé, de manière récurrente, sur un certain nombre de domaines. D’abord la corruption. Doit-on penser que, sur ce chantier précis, Paul Biya est dépassé par les événements ?

Il ne pourrait montrer qu’il est dépassé que s’il baissait les bras en laissant libre-cours à la corruption. Si le fléau de la corruption persiste, ce n’est pas signe que le chef est dépassé par les événements, mais parce que la nature de l’homme est faible, surtout de l’homme sous-développé qui tient à vite restaurer sa nature débile, longuement privée des substances vitales par le phénomène de l’exploitation coloniale, en prenant les ressources nécessaires partout où c’est possible, selon des mécanismes légaux et prévus comme les salaires, et surtout selon des mécanismes indus et illégaux comme la corruption et les détournements de fonds publics. Dans sa mentalité, tout  est possible dès lors qu’on occupe une position d’enrichissement. Le paradoxe est que ce ne sont même pas les plus démunis qui s’adonnent à la corruption, mais ceux qui sont déjà bien traités par l’Etat, et qui ont pensé même un certain moment jouir d’une grande immunité. L’Opération épervier, trop lente et trop sélective à mon avis, est venue tout de même rappeler à tous ces «dignitaires » qu’ils étaient des justiciables, et de droit commun. Ce rappel à l’ordre par la loi prouve que le président de la République n’est pas dépassé. En la présence de Dieu le Père lui-même, qui dispose de tout un enfer, les hommes continuent à fauter malgré le Décalogue transmis à Moïse. Le problème est seulement que Paul Biya à affaire à plus forte partie que lui,  numériquement parlant. Si l’on fait foi au classement de Transparency International relativement à la corruption au Cameroun, les corps les plus corrompus sont la police, puis la magistrature. Sur qui voulez-vous compter maintenant pour
traquer la corruption ?


Cette corruption, quand elle se couple à l’inertie – elle aussi décriée -, aboutit aux égoïsmes dont Paul Biya a parlé. Est-ce une simple dérive, c’est-à-dire un phénomène d’époque, ou l’expression d’une tendance en voie de généralisation dans la société camerounaise ?
En voie de généralisation ? Vous êtes en retard. Dans un livre intitulé Corruption et gouvernance : mon collègue  Lucien Ayissi, Professeur, a fait une description très impressionnante de ce phénomène qui se déroule à plusieurs niveaux. Le niveau où s’arrête Épervier, à tort, et qui masque tous les autres, est celui  des grosses baleines et autres carnassiers. Ils labourent les parties les plus charnues et s’en vont. Restent ensuite les petits carnassiers comme les chiens ou les hyènes qui viennent récupérer les lambeaux de chairs restés accrochés à la carcasse. Pour les remplacer, il y a les petits rongeurs tels les fourmies et les asticots qui viennent tout nettoyer en laissant seulement les os blancs de la carcasse. La lutte contre la corruption suppose un nettoyage de toute la chaine corruptive, jusqu’aux asticots. Remplacer un ministre corrompu par un autre présumé pur, c’est l’exposer à la prise en main par les petits carnivores et rongeurs, et ainsi, perpétuer le système de prédation. Sinon, ce serait couper le cancer en laissant les métastases. A la chaîne de la corruption on se trompe grossièrement en n’y incluant pas les banquiers. Les banquiers locaux qui connaissent Mono Ndjana devraient signaler aux autorités monétaires que ce dernier  vient de faire un dépôt exorbitant. Dix millions par exemple. Idem pour les banquiers des paradis fiscaux. En gardant le fameux secret, ils montrent qu’ils sont tous des receleurs. Au fond, quand les gens se battent pour un poste juteux, c’est-à-dire un poste de gestion, en procédant parfois à  des crimes rituels et autres pratiques de magie noire, ce n’est pas qu’ils disposent d’un projet pour aller améliorer ou développer tel ou tel secteur de l’Etat par une efficacité ou une gouvernance différente. C’est tout simplement pour aller s’asseoir, jouir des avantages faramineux liés aux postes, et se vautrer joyeusement dans la corruption. C’est pour cette raison qu’il est impérieux d’appliquer déjà la Constitution de 1996 quant à la déclaration des biens, pour comparer le début et la fin de chaque fonction publique. Cette perspective va notablement discipliner les très hauts fonctionnaires.

L’une des facettes de l’inertie est aussi cette sous-consommation des crédits qui plombe la bonne exécution des budgets d’investissements publics. Comment comprendre que ce phénomène persiste dans un pays où il y a autant de pauvreté ?

La pauvreté ne dit rien à personne. Je veux parler de ceux qui sont haut placés. Au contraire, la pauvreté est un miroir renversé de leur propre puissance ? C’est par la perception de cette différence qu’ils se singularisent. L’enrichissement individuel est un critère de différenciation sociale, et la clase des privilégiés tient ferme à ses prérogatives de classe. Même dans le domaine pénitentiaire. Il existe différents pavillons dans les prisons. Les plus huppés étant réservés aux criminels de luxe, qui transforment les garde-prisonniers en garçons de course richement payés. Différence de classe oblige, les prisonniers pauvres se mettent spontanément au service des plus riches. La différenciation de classe s’est même curieusement manifestée, aussi, au niveau législatif : une loi spéciale a créé un
Tribunal criminel spécial, pour connaître des dossiers de détournement dont le montant est égal ou supérieur à 50 millions de Francs Cfa. Cette juridiction spéciale se charge donc des plus grands détourneurs qui peuvent recouvrer la liberté s’ils remboursent le corps du délit. Qui  ne voit ici une justice à deux vitesses ? Les plus grands se libèrent dès qu’ils remboursent ; les plus petits s’en vont pour toujours. Quant à la sous-consommation des crédits, l’inertie paradoxale de la part des gestionnaires vient probablement du principe de la prédominance des intérêts privés sur l’intérêt commun. J’ai essayé  d’expliquer cela dans une autre tribune de ce pays. Nous avons
affaire à l’inertie du « mapartisme » Si le champion de l’intérêt privé est taxé d’inertie, ce n’est pas qu’il soit amorphe, indolent et irrésolu. Au contraire, il est hyperactif, et tout son esprit ne travaille que pour tirer son épingle du jeu dans  chaque transaction. La question souvent posée au partenaire, tant national qu’international, est celle-ci : « OU EST MA PART LA DEDANS ? ».  Ce principe à la base de tout acte de gestion est ce que j’appelle le mapartisme. C’est lui qui est le moteur de toute action dans nos système économiques et à tous les niveaux opérationnels. C’est lui également qui permet de dire qu’il n’y a pas d’action quand il n’ya pas d’intérêt personnel. L’intérêt général, la réalisation d’un investissement socio-collectif quelconque un stade, ou un jardin d’agrément, qui devait mobiliser toutes les énergies, ne mobilise en fait aucune énergie tant que la part de chacun n’apparaît pas visiblement. Parfois des projets rebroussement chemin dans la valise des promoteurs qui n’ont pas su, ou voulu flatter l’égo des décideurs stratégique par un bon pourcentage. Généralement dix pour cent. Les projets les plus  coûteux, et par conséquent les plus « pourcenteux », dans l’ordre du milliard par exemple, rendent le haut fonctionnaire, subitement, plus riche que le riche businessman de la région, et il fait le brave comme s’il avait été l’homme le plus valeureux du monde, alors que, au fond, ce n’est qu’une fripouille, un polisson à cause de qui le coût final du produit sera exorbitant. Quand le décideur stratégique a pris sa part, la part du lion, on peut croire
l’opération lancée. C’est  en tout cas ce qui  se trouve indiqué dans les papiers. Malheureusement, les autres intervenants de la chaîne, qui ne sont pas nés de la dernière pluie, n’ont pas dit leur dernier mot. «Pas d’intérêt pas d’action ». Chacun attend son opportunité, et tant que cette dernière n’est pas arrivée, la réalisation de l’opération, pourtant d’utilité publique, se trouve reportée à l’exercice prochain. L’intérêt individuel, ou le principe marpartiste, vient s’intercaler pour tout différer, ou forclore, sans que des rappels à l’ordre puissent y faire quelque chose. L’intelligence
mapartiste permet de trouver des réponses techniques convaincantes pour justifier l’inertie. Les fournisseurs de l’Etat connaissent le principe, beaucoup mieux que les simples usagers, qui attendent
interminablement le paiement d’un rappel, d’un premier salaire, ou de quelques primes des prestations d’usage. Les asticots ont aussi leur part, car c’est grâce à eux que les dossiers évoluent de bureau en bureau, jusqu’au niveau du paiement. Cette tâche, que l’ont croit légère et superficielle, vaut bien son pesant d’or et le planton vous le fait savoir.  Les grands discours sur l’inertie n’y peuvent rien. D’ailleurs, se demandent les mapartistes, avec une sagesse proche du
cynisme : « Est-ce que c’est ça qu’on mange ? ».


Reste le gouvernement qui est lui aussi indexé de manière récurrente depuis 2008. Qui est à mettre en cause, les hommes ou le système politico- institutionnel particulièrement imbriqué dans lequel ils s’insèrent ?

On peut indexer le système, et dire que c’est lui qui rend les hommes tels. Là, on a donc affaire au structuralisme, où toutes les fautes reviennent aux structures qui me déterminent. Rappelez-vous les propos de Sartre à  ce sujet. «L’important  n’est pas de savoir ce que les structures ont fait de moi, mais ce que je fais de ce que les structures ont fait ». La liberté de l’homme se révèle totale en dernière instance. Sa responsabilité aussi, qu’il ne saurait abdiquer sous prétexte d’avoir été déterminé par les structures d’un système. Qu’il agisse bien ou mal, l’homme doit s’assumer et porter fièrement sa responsabilité. Si un système de vol pré-existe, en rendant les hommes voleurs, je crois qu’un homme intègre peut le traverser sans devenir voleur comme les autres. J’avoue que c’est difficile, parce que notre entourage attend de vous des comportements d’un homme qui a
réussi, qui fait les routes chez lui, qui distribue l’argent à la cantonade tous les vendredis ou tous les dimanches matins, etc. Si vous ne le faites pas étant haut placé dans le système, le peuple,
prompt à blâmer les voleurs, va vous reprocher d’avoir « dormi au premier banc ». Le peuple est  affamé et ne perçoit plus les vraies valeurs. Il ne sait pas que le grand dignitaire demeuré intègre est le plus sérieux quoique le moins visible et le moins tapageur. Il a géré la fortune publique sans y tremper les mains. Il a respecté la norme. Ceux qui ont écarté la norme ont puisé dans les fonds publics et, en prenant plaisir à distribuer l’aumône aux souffreteux, se sont installés dans l’écart. Les attentes du petit peuple qui reçoit les miettes de leurs rapines finissent par leur servir de justificatif  et leur donner l’illusion qu’ils ont raison. Et c’est ainsi que l’écartement de la norme entraîne la normalisation de l’écart. Nous sommes alors aux antipodes de l’éthique, qui demande un certain
héroïsme de la pensée. Héroïsme parce que la conformité aux normes n’est pas aisée et que vous ne recevrez que des blâmes d’un peuple essentiellement versatile. Machiavel vous dira que dans ces conditions il vaut mieux hurler avec les loups. Mais Machiavel ne sera pas avec vous quand vous aurez la conscience ballotée par les regrets et les remords.

A la lumière de la persistance de ces écueils, certains pensent que le chef de l’Etat n’est pas suivi, d’autres concluent qu’il est un homme seul. Quelle est votre analyse ?

Que le chef de l’Etat ne soit pas suivi est tout ce qu’il y a de plus clair, de plus incontestable. Bien avant 2008, il se plaignait déjà de ce que ses hommes n’étaient pas un modèle de discipline. Ils applaudissaient fort, en signalant par là qu’il avait raison. Mais ils savaient aussi, en même temps, qu’une fois les instructions données, le chef d’Etat n’en surveillait pas l’exécution. Quand même ce dernier envoyait des dons aux gens, des dons en argent, ces dons n’arrivaient pas, ou pas complètement aux destinataires. J’en sais quelque chose, personnellement. Si le président pouvait faire un pointage, ou une étude sur les dons envoyés, il apprendrait de bien bonnes sur la moralité de ses hommes de confiance. Il pense que ces derniers, une fois cooptés par lui, correspondent à l’idéal de sa vision, et qu’il serait indécent de surveiller l’exécution de ses missions à leur niveau. Le fait que ses collaborateurs s’amusent à disséquer ses consignes et ses instructions en petits morceaux, pour choisir d’appliquer celles qu’ils veulent, est ce qui a fini par me convaincre que Paul Biya n’est pas le despote qu’on dit. Un vrai despote dispose toujours d’une police des instructions données, une sorte de suivi pour voir qui est loyal et qui ne l’est pas. Le voilà bientôt, le nouveau personnel gouvernemental qu’il va se donner. S’il choisit ces hommes et femmes dans le même vivier, il ne sera pas étonnant que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Si chaque gouvernement est un ratage, la sagesse recommanderait de pêcher ailleurs que dans le vivier traditionnel dont les produits, à peine sortis  au grand jour, n’ont d’autre programme, d’autre ambition que de se mesurer à leur chef, à leur « créateur », en argent et en influence. Chacun ne veut se réaliser qu’en tuant le père, selon le schéma œdipien. Désobéir aux instructions, les appliquer à l’envers ou différemment, sont autant de liquidations symboliques de la figure du père. Bref, des hommes ordinaires et simples, c’est-à-dire non compliqués, pourraient offrir un meilleur choix pour une bonne politique d’émergence. Le problème est que ceux qui renseignent le président, à savoir la police, sont eux-mêmes, d’après Transparency International classés n°1 de la corruption!

Le fait que ces écueils persistent, n’est-ce pas un signe d’essoufflement du régime et même du système ? Pensez-vous qu’il (le régime) puisse se transcender pour parvenir au bonheur auquel les Camerounais aspirent ?
Aucun système n’est condamné à descendre éternellement aux enfers. Quand on atteint le creux de la vague on remonte toujours. Même les crises économiques les plus graves finissent par se résorber et appeler la relance. Rappeler ses troupes et les remettre au pas, comme le président de la République l’a fait le 31 décembre dernier n’est pas un signe d’essoufflement. « Encore un pas, toujours un pas, et malheur à celui dont le pied flanche », clamait le Roi Christophe à ses hommes. Cette prise en main définit bien le rôle d’un chef. Le bonheur promis est à la portée des Camerounais si le médecin veut bien éradiquer le cancer dont souffre le pays, selon une méthode radicale. Le président Paul Biya avait dit lui-même qu’il ne faut pas jouer avec le Cameroun. C’est le cas de le redire aujourd’hui. Il faut changer le genre de personnel qui a fait souffrir le pays, et ne plus recruter dans les mêmes écuries. Qui n’avance pas recule.

* Interview exclusive publiée dans le bi-mensuel Défis Actuels du 13 janvier 2014

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  • Sylvain Timamo est journaliste camerounais et depuis quelques années,il est éditeur du journal Scores 2000. Propriétaire du Magazine International Culturel et Touristique "Le Chasseur".
  • Sylvain Timamo est journaliste camerounais et depuis quelques années,il est éditeur du journal Scores 2000. Propriétaire du Magazine International Culturel et Touristique "Le Chasseur".

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