SIEL : INTERVIEW DU PR INTISSAR HADDIYA, "il y a une part de l’humain que la science éclaire, mais qu’elle ne peut pas toujours traduire"
03.05.2026
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Par Sylvain Timamo
L'écrivaine Intissar HADDIYA est Professeur de médecine et néphrologue. Bien plus, elle est reconnue aujourd’hui comme une femme de lettres avec une notoriété établie. De son premier recueil "Au fil des songes" à son dernier roman "L'écran des illusions", sa plume semble être davantage portée sur les réalités sociales et les traumatismes psychologiques. Nous avons questionné sa démarche et tenté de comprendre ses objectifs.
Scores2000 : À quel moment précis avez-vous ressenti que la rigueur scientifique n’était plus suffisante, et qu’il vous fallait passer par l’écriture pour exprimer certaines réalités humaines .
Je ne dirais pas que la rigueur scientifique n’était plus suffisante, elle reste, pour moi, un socle indispensable. Mais à un moment donné, j’ai compris qu’elle ne disait pas tout. Dans ma pratique médicale, je suis confrontée à différents types de souffrances. Et j'ai compris qu'il y a une part de l’humain que la science éclaire, mais qu’elle ne peut pas toujours traduire. L’écriture s’est alors imposée non pas comme un renoncement à la science, mais comme son prolongement naturel. Une autre manière de dire le réel… de donner une voix à ce qui ne peut être objectivé.
Comment décririez - vous l’évolution de vos personnages féminins ?
Au début, mes personnages féminins étaient surtout des figures de résistance. Elles portaient en elles des blessures, des silences, parfois des renoncements. Avec le temps, elles sont devenues plus complexes, plus libres aussi. Elles ne sont plus seulement définies parce qu’elles subissent, mais par ce qu’elles reconstruisent. Aujourd’hui, mes héroïnes sont dans une dynamique de transformation. Elles traversent l’épreuve, mais elles la transcendent. Elles deviennent actrices de leur propre destin. Je crois que cette évolution reflète aussi mon propre regard sur la femme dans nos sociétés : une figure de résilience, certes, mais aussi de puissance et de lucidité.
L’écriture comme extension du serment d’Hippocrate ?
C’est une question qui me touche beaucoup. D’une certaine manière, oui. Être médecin, c’est soigner des corps, soulager des douleurs, accompagner des trajectoires de vie. Être écrivain, c’est tenter de comprendre les fractures invisibles, celles qui traversent les individus et les sociétés. Dans les deux cas, il s’agit d’une forme d’engagement envers l’humain. Mais là où la médecine agit dans l’urgence et dans le concret, la littérature prend le temps, elle interroge, elle dérange parfois, elle ouvre des espaces de réflexion. Si mes livres peuvent contribuer, même modestement, à faire émerger une conscience, à mettre des mots sur des maux, alors oui, je considère que cela s’inscrit dans une continuité éthique.
Vers quels horizons souhaitez-vous conduire vos lecteurs ?
Je souhaite les emmener vers des territoires de vérité. Des espaces où l’on ose regarder les fragilités, les contradictions, les zones d’ombre, sans jugement, mais avec lucidité. Je reste profondément attachée au roman social, parce qu’il permet d’ancrer les récits dans des réalités concrètes. Mais je ressens aussi aujourd’hui le besoin d’explorer d’autres formes, peut-être plus introspectives, plus expérimentales. Ce qui m’importe, au fond, ce n’est pas tant le genre que la sincérité du propos. Écrire pour comprendre. Écrire pour ne pas détourner le regard.
Interview réalisée par Sylvain TIMAMO à Rabat
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Littérature africaine : Du« Continent » au cœur de l’Afrique
Souvent présenté comme «l’Afrique en miniature» du fait de sa diversité culturelle et géographique, le Cameroun l’est tout autant pour ce qui est de sa diversité littéraire. Des pionniers de la négritude aux tonalités de la littérature contemporaine, les écrivains camerounais, c’est près d’un siècle de contribution décisive dans l’univers littéraire africain. Ils se sont toujours distingués par leur exigence formelle, leur engagement politique et leur capacité à renouveler les genres. Visite guidée au cœur du «Continent» littéraire.
La littérature africaine dans son immense richesse, porte en son sein, les traces indélébiles de nombreux auteurs camerounais qui ont forgé son identité. Les premières saillies d’auteurs camerounais identifiés formellement dans les années 1920, sont celles des récits biographiques, symbole précoce d’une littérature autochtone (Charles Atangana Die Jaunde-texte, Les fable de Douala, Nnangakon de Jean-Louis Njemba. Ceux-ci essayaient tant bien que mal, d’exprimer à leur façon, l’expérience de la rencontre avec le colon ou les missionnaires. Mais avec certitude exacte, on situe le véritable essor de la littérature camerounaise à partir de 1948 avec la publication de «Ville cruelle» de Mongo Beti, paru sous le pseudonyme d’Eza Boto, aux éditions Présence Africaine. C’est en fait le tout premier roman qui décrit l’exploitation par les colons de la paysannerie. Il est également le roman qui inaugure ce registre critique qui allait caractériser toute une génération d’auteurs. Logiquement à sa suite, Ferdinand Léopold Oyono va lui emboiter le pas en 1956 avec deux œuvres littéraires qui entreront dans le panthéon de la littérature africaine (Le vieux nègre et la médaille et Une vie de boy). Ces deux romans, traduits dans une vingtaine de langue par le monde, entrent dans l’anthologie de la littérature négro-africaine et se placent parmi les textes africains les plus lus et étudiés en Afrique et dans le monde.
Dans cette inspiration africaine de combat et d’insoumission littéraire, Mongo Beti de son vrai nom Alexandre Biyidi-Awala est sans doute la figure emblématique de la littérature camerounaise du XXème siècle. Il finit par casser sa plume en 2001, après avoir créé à Yaoundé, la librairie-galerie Les Peuples Noirs.
La juxtaposition des temps et des destins fait également entrer les femmes dans ce continuum littéraire africain à partir des années 1980. L’une des pionnières c’est bien Werewere Liking qui publie en 1983 «Elle sera de jaspe et de corail», un roman-journal qui mêle poésie, théâtre rituel et réflexion spirituelle, à travers une démarche qui contraste avec du déjà vu ou entendu tout en reliant littérature africaine, traditions orales et rituelles du continent. A sa suite, Calixthe Beyala éclate sur la scène parisienne avec « C’est le soleil qui m’a brûlée » en 1987 et «Tu t’appelleras Tanga» en 1988. Dans cette dynamique féministe, Calixthe Beyala va imposer une voix africaine, féminine et populaire. Elle sera ainsi récompensée par le Grand Prix du roman de l’Académie française en 1996 avec «Les honneurs perdus» publié aux éditions Albin Michel.
La suite de ce qui pourrait s’apparenter à une success-story à la camerounaise est à mettre à l’actif de de la génération des années 1990-2000. Cette génération voit émerger de nombreux auteurs qui diversifient considérablement les registres de la littérature vert-rouge-jaune. Les plus en vue sont d’ailleurs ceux qui ont tracé les contours d’une identité noire européenne assumée. D’un côté Gaston-Paul Effa, qui avec son roman «Mâ», va décrocher le Prix Charles Oulmont, sans compter qu’avec une vingtaine d’autres titres, il confirme une trajectoire singulière dans le sillage de la littérature africaine francophone. De l’autre, Leonora Miano, dès son premier ouvrage «L’intérieur de la nuit», sera récompensée en 2005 par plusieurs prix, dont le Prix Révélation de la SCAM. Dans la foulée elle publie «Contours du jour qui vient» avec lequel elle décroche le Prix Goncourt des lycéens en 2006. Sans lui ravir la vedette, Djaili Amadou Amal a marqué les esprits avec «Munyal - Les larmes de la patience», (Prix Goncourt des lycéens 2020). Aujourd’hui, la littérature camerounaise se déploie plus que jamais sur plusieurs scènes et sur plusieurs fronts. Pour ainsi dire qu’à l’ombre des Editions CLE, de nombreuses maisons d’édition comme Proximité, Akomo Mba, Eclosion, Afrédit, Ifrikiya, L’Harmattan ou encore les Presses de l’Université Catholique d’Afrique Centrale (PUCAC), révèlent chaque année, une littérature camerounaise en pleine mutation.
En un siècle à peine, la Cameroun a produit une littérature d’une remarquable diversité. On peut dire à la suite du Pr Blaise Vounda Etoa «qu’elle est traversée par une rigueur critique, une puissance narrative, et une volonté constante d’interroger l’Afrique dans ses contradictions…». Ainsi, de Paris à Genève, de Yaoundé à Marrakech, les écrivains camerounais continuent de porter cette expression artistique qui dépasse largement les frontières de la littérature africaine, pour s’inscrire dans le concert mondial du lyrisme et des belles-lettres.
Bertin Mebenga, Grand Reporter
(Encadré.....)
Quelques repères bibliographiques
Mongo Beti, Ville cruelle, Présence Africaine, Paris 1954
Mongo Beti, Mission terminée, Corréa, Paris 1957 (Prix Sainte-Beuve
Ferdinand Oyono, Une vie de boy et Le Vieux nègre et la médaille Julliard, Paris 1956
Werewere Liking, Elle sera de jaspe et de corail, L’Harmattan, Paris 1983
Calixthe Beyala, Les honneurs perdus, Albin Michel, Paris 1996 (Grand Prix du roman Académie française)
Leonora Miano, Contours du jour qui vient, Plon, Paris 2006 (Prix Goncourt des lycéens)
Gaston-Paul Effa, Mâ, Anne Carrière, Paris 1998 (Prix Charles Oulmont)
Djaili Amadou Amal, Munyal, Les larmes de la patience, Proximité, Yaoundé 2021
Djaïli Amadou Amal
Munyal. Les larmes de la patience
Ramla, Hindou et Safira ! Trois femmes, trois histoires, trois destins plutôt liés.
Ramla est mariée à Alhadji Issa, l’époux de Safira. Sa sœur Hindou épousera son cousin Moubarak. A toutes, l’entourage familial n’aura qu’un seul et unique conseil : Munyal !Patience !
Violences conjugales, physiques et morales, intrigues, alliances, maraboutismes…Munyal, les larmes de la patience brise les tabous, rompt le silence et lève le voile complice de la condition de la femme dans le Sahel.
Djaïli Amadou Amal est une écrivaine camerounaise. Walaande, L’art de partager un mariet Mistiriijo, La mangeuse d’âme, ses deux premiers romans, l’ont classée parmi les valeurs sûres de la littérature africaine. Munyal, les larmes de la patience est premier Prix Orange du livre en Afrique en 2019 et Prix de la presse Panafricaine 2019. Ce roman, paru en France aux éditions Emmanuelle Collas sous le titre Les Impatientes, est lauréat du Prix Goncourt des lycées 2020.
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